éCRItique 19, 2014

 « Une brève histoire des modèles professionnels en France & Point de vue personnel sur le modèle contemporain », dans éCRItique 19, revue d’arts plastiques, 2e semestre 2014.


José Ferraz de Almeida Júnior, Studio à Paris (1880).

Il est clair que la Renaissance italienne est essentielle dans l’histoire du nu, dans le regain de l’Antique et pour la place du modèle dans l’histoire de l’art.
En France, c’est la naissance des académies qui a réellement créé notre profession. Notamment à partir de la création de l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture au 17e siècle. (siècle pendant lequel est également fondée L’Académie de France à Rome – Villa Médicis). Mais c’est surtout le 19e siècle qui est prospère à notre métier, grâce aux nombreuses académies florissantes à Paris. Les modèles forment alors très certainement une classe sociale à part entière. Les modèles italiens immigrés ont d’ailleurs beaucoup de succès à cette époque-là. Ils posent individuellement et en famille, et le métier se transmet de père en fils. Ce sont en effet surtout les hommes qui posent, dont de nombreux modèles professionnels français bien évidement.
Au tournant du 20e siècle, et surtout dans les années 1920 à Montparnasse, on voit apparaitre une autre classe de modèles: les modèles non professionnels qui posent plutôt pour des peintres en particulier (et non pour les académies), et dont la vie est souvent mêlée à celle des artistes. Kiki de Montparnasse est l’une de ces figures. (C’est certainement le modèle historique le plus souvent cité dans notre milieu). Ce sont souvent des femmes, qui posent pour des hommes, qui sont considérées comme des femmes aux moeurs légères. Elles ne figurent plus des allégories, mais sont elles-mêmes pour ce qu’elles sont. Pourtant de nombreux modèles professionnels posent encore, notamment à l’académie de la Grande Chaumière (créée 1904), ou à l’académie Jullian (créée en 1857).
Cette tradition de la femme légère qui pose ocasionnellement est encrée dans l’imaginaire collectif de notre société, ce qui explique que notre métier est souvent vu comme un petit job de dépannage, féminin de préférence, avec tous les tabous qu’il véhicule. Pourtant il existe encore aujourd’hui des modèles professionnels, féminins et masculins, qui posent couramment entre 25 et 35 heures par semaine, et dont je fais partie. Modèle est bien une profession pour ceux et celles qui l’ont choisie, et il mérite un statut et des égards. D’où le travail que nous effectuons, entre autres, au sein de La Coordination des modèles d’art.

La plupart des modèles actuels ont tout à fait conscience de faire partie d’une tradition historique. Même s’ils n’en connaissent pas tous l’histoire, elle est bien là dans notre contexte et dans celui des personnes qui nous dessinent. Certains modèles ont des répertoires de poses, et s’inspirent d’anciens tableaux ou de sculptures antiques pour leur travail. Je le précise, car (la plupart des gens ne le savent pas), de nos jours, c’est le modèle qui propose couramment ses poses (en collaboration avec l’enseignant et sa pédagogie, bien entendu) – il n’est plus manipulé ou strictement dirigé par le professeur comme c’était le cas dans les siècles passés.
D’autres modèles, comme moi, sont plutôt dans l’improvisation du moment. Bien que stimulée par l’histoire, je revendique un modèle spécifiquement contemporain « actif, auteur et œuvrant » . J’ai tout à fait conscience de m’inscrire dans une tradition, mais je la trouve parfois un peu poussiéreuse et lourde à porter. Ainsi, j’apprécie le changement de cap qui s’effectue avec Rodin, entre autres, qui cherchant le naturel de la pose demande à ses modèles de ne pas être statiques et de bouger.
Le nu au 20e siècle a permis une évolution étonnante, même si à partir des années 1950 le métier disparait peu à peu, mais pas complètement. Nous sommes là!
De nos jours, toutes sortes de poses existent. Des poses académiques, des poses nues ou en costumes, des poses en mouvement, également ce que j’appelle des poses « performatives ». Pour ma part j’aime varier les poses, poser une statue grecque, un dessin de Degas, du mouvement, ou bien en utilisant mon propre univers artistique. Beaucoup d’entre nous viennent des univers de la danse, du théâtre ou des arts plastiques. Mais pas uniquement. Nous proposons volontiers pour certains des poses plus personnelles, dans le style qui nous appartient, vers des expériences nouvelles et expérimentations, et certains enseignants font spécifiquement appels à cette part de créativité. Cette énergie-là permet de donner un nouveau souffle à notre profession, de renouveler la place du modèle dans l’histoire de l’art en ce 21e siècle, et de sortir enfin de la désuétude dans lequel il semble avoir sombré quelque peu ces dernières décennies.

Maria Clark
Modèle d’art & Artiste visuel
Paris, le 29 juillet 2014

Elle@centrepompidou, 2009

Maria Clark naît en 1968 en Angleterre dans une famille mixte franco-britannique. Elle vit et travaille à Paris. Son travail considère les problématiques du corps, du langage ; des territoires et des frontières.  Il développe les thématiques du mouvement (corporel, migratoire) et de l’immobilité — poussée jusqu’à l’immobilisme. Ses propositions, de plus en plus engagées, s’inscrivent volontiers dans l’espace public de la rue. La première création de sa nouvelle série de performances sera présentée à Toulouse en septembre, Activist Bondage : Le corps de l’artiste, nu et immobile, fait œuvre. Artistique, esthétique et militant.

riberzani

courtesy Daniel Riberzani

Si je tiens ici à livrer mon témoignage, c’est qu’il me semble essentiel de rappeler que le modèle physique, source d’inspiration du vivant, a sa place justifiée dans le paysage de l’art contemporain. Les arts actuels ne sont pas seulement les «beaux-arts» ; et les «expériences artistiques» relèvent également du champ esthétique…

Je vis mon activité de modèle comme celle de ma pratique de performeuse : une série d’actes militants, uniques et créatifs.
Le sens et la direction de mon travail, mon engagement physique et psychique, la mise en relation esthétique des formes, des lignes et des espaces, mon état d’être (ou de présence au monde) sont en effet similaires.

Être modèle du vivant, dans le sens d’un “Body Art”

Le Body Art, ou art corporel, est défini comme étant «un ensemble de pratiques artistiques effectuées sur et/ou avec le corps». L’esthétique de la présence du modèle pourrait-elle s’engager dans cette définition ? La position du modèle est ambiguë. «Au service» de l’artiste qui va utiliser sa force de proposition pour créer, le modèle est pourtant sur l’instant même de sa présence tel un performer, en «pratique artistique» – du moins c’est comme cela que je le vis. (Il y a certainement autant de possibilités d’aborder ce métier qu’il y a d’individualités et d’intimités. Chaque modèle a son style, sa façon «d’être» du métier).

J’ai eu personnellement la chance de travailler plusieurs années avec le peintre Daniel Riberzani qui reconnaissait l’importance de mon engagement dans cet instant spécifique de la rencontre créative entre le modèle et le peintre. Il a toujours parlé de «notre» travail. J’étais, à cette époque, très militante dans la lutte pour les sans-papiers et j’arrivais au séances de travail chargée de colère. Daniel était également dans une colère sociale.
Notre travail a finalement consisté à mettre en relation nos deux états intérieurs de violence, dans le sens positif du terme – celui qui fait bouger les choses – dans un processus alchimique de création : moi avec mon corps, lui avec ses crayons.
Les dessins qui existent de cette période sont à mon avis les meilleurs qu’il ait réalisés avec moi. En tout les cas, ce sont ceux dans lesquels je trouve la plus forte résonance de ce que j’ai créé par l’affirmation de mon corps en tant que «corps incarnant, gage d’une fusion de l’art et de la vie».

Finalement, je définirai deux moment clés qui font œuvre :
– Le moment de l’acte créatif, «l’événement de l’œuvre», celui de la performance du modèle, de sa rencontre avec le peintre ; création vouée à disparaître.
– La finalisation, «l’avènement de l’œuvre», une création différente de la première ; celle qui reste.
C’est effectivement le peintre (le sculpteur ou le photographe) qui réalise cette trace. Il a donc tous les honneurs de l’artiste, ce qu’il est, nous sommes bien d’accord. Mais le modèle, lui, n’aurait-il servi qu’à réaliser cette œuvre-là ? Celle qui finalement sera accrochée dans les musées…
Et si, à l’heure où le champ de la performance et de l’art s’est considérablement élargi, le moment de l’expérience performative du modèle était lui aussi considéré comme faisant œuvre ?
La pratique contemporaine du modèle pourrait peut-être enfin remettre en question les idées classiques et passéistes si présentes dans l’imaginaire collectif, et que le modèle se trimballe malgré lui.